{"id":3692,"date":"2022-04-29T09:34:52","date_gmt":"2022-04-29T07:34:52","guid":{"rendered":"https:\/\/feuilles.net\/?p=3692"},"modified":"2022-04-29T09:37:15","modified_gmt":"2022-04-29T07:37:15","slug":"notre-besoin-de-consolation-est-impossible-a-rassasier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/feuilles.net\/archives\/notre-besoin-de-consolation-est-impossible-a-rassasier\/","title":{"rendered":"Notre besoin de consolation est impossible \u00e0 rassasier"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est pas ce qu&rsquo;il y a de plus joyeux, mais faut-il l&rsquo;\u00eatre&#8230; tout le temps.J&rsquo;ai trouv\u00e9 \u00e7a sur <a href=\"https:\/\/listes.poivron.org\/listinfo\/desaliener\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">une liste de discussion qui se nomme \u00ab\u00a0d\u00e9sali\u00e8ner\u00a0\u00bb <\/a>avec comme slogan \u00ab\u00a0Plus on est de fou, plus on rit&#8230; Le morceaux fait 21 mn&#8230; le texte est d&rsquo;un su\u00e9dois qui a finit sa vie en se suicidant (oui c&rsquo;est pas joyeux) . J&rsquo;aime beaucoup dans ce texte cette fa\u00e7on d&rsquo;aller jusqu&rsquo;au bout des choses&#8230; <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" title=\"T\u00eates Raides - Notre besoin de consolation est impossible \u00e0 rassasier [Corps de mots]\" width=\"715\" height=\"402\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/lTxBfk58X54?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><template class=\"arve-data\"  data-title=\"T\u00eates Raides - Notre besoin de consolation est impossible \u00e0 rassasier [Corps de mots]\" data-author_name=\"poka\" data-author_url=\"https:\/\/www.youtube.com\/@sissim06\" data-type=\"video\" data-height=\"402\" data-width=\"715\" data-version=\"1.0\" data-provider_name=\"YouTube\" data-provider_url=\"https:\/\/www.youtube.com\/\" data-thumbnail_height=\"360\" data-thumbnail_width=\"480\" data-thumbnail_url=\"https:\/\/i.ytimg.com\/vi_webp\/lTxBfk58X54\/hqdefault.webp\" data-arve_iframe_src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/lTxBfk58X54?feature=oembed\" data-arve_provider=\"youtube\" data-arve_cachetime=\"2024-06-17T20:11:30+02:00\" data-arve_url=\"https:\/\/youtu.be\/lTxBfk58X54\" data-arve_thumbnail_url_org=\"https:\/\/i.ytimg.com\/vi\/lTxBfk58X54\/hqdefault.jpg\" data-arve_thumbnail_small=\"https:\/\/i.ytimg.com\/vi_webp\/lTxBfk58X54\/mqdefault.webp\" data-arve_thumbnail_large=\"https:\/\/i.ytimg.com\/vi_webp\/lTxBfk58X54\/hqdefault.webp\" data-arve_srcset=\"https:\/\/i.ytimg.com\/vi_webp\/lTxBfk58X54\/mqdefault.webp 320w, https:\/\/i.ytimg.com\/vi_webp\/lTxBfk58X54\/hqdefault.webp 480w\"><\/template>\n<\/div><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je mets ci-dessous le texte <a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/chabrieres.pagesperso-orange.fr\/texts\/consolation.html\" target=\"_blank\">trouv\u00e9 ici<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis d\u00e9pourvu de foi et ne puis donc \u00eatre heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut \u00eatre heureux. Je n\u2019ai re\u00e7u en h\u00e9ritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d\u2019o\u00f9 je puisse attirer l\u2019attention d\u2019un dieu : on ne m\u2019a pas non plus l\u00e9gu\u00e9 la fureur bien d\u00e9guis\u00e9e du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l\u2019ath\u00e9e. Je n\u2019ose donc jeter la pierre ni \u00e0 celle qui croit en des choses qui ne m\u2019inspirent que le doute, ni \u00e0 celui qui cultive son doute comme si celui-ci n\u2019\u00e9tait pas, lui aussi, entour\u00e9 de t\u00e9n\u00e8bres. Cette pierre m\u2019atteindrait moi-m\u00eame car je suis bien certain d\u2019une chose : le besoin de consolation que conna\u00eet l\u2019\u00eatre humain est impossible \u00e0 rassasier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En ce qui me concerne, je traque la consolation comme le chasseur traque le gibier. Partout o\u00f9 je crois l\u2019apercevoir dans la for\u00eat, je tire. Souvent je n\u2019atteins que le vide mais, une fois de temps en temps, une proie tombe \u00e0 mes pieds. Et, comme je sais que la consolation ne dure que le temps d\u2019un souffle de vent dans la cime d\u2019un arbre, je me d\u00e9p\u00eache de m\u2019emparer de ma victime.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Qu\u2019ai-je alors entre mes bras ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Puisque je suis solitaire : une femme aim\u00e9e ou un compagnon de voyage malheureux. Puisque je suis po\u00e8te : un arc de mots que je ressens de la joie et de l\u2019effroi \u00e0 bander. Puisque je suis prisonnier : un aper\u00e7u soudain de la libert\u00e9. Puisque je suis menac\u00e9 par la mort : un animal vivant et bien chaud, un c\u0153ur qui bat de fa\u00e7on sarcastique. Puisque je suis menac\u00e9 par la mer : un r\u00e9cif de granit bien dur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais il y a aussi des consolations qui viennent \u00e0 moi sans y \u00eatre convi\u00e9es et qui remplissent ma chambre de chuchotements odieux : Je suis ton plaisir \u2013 aime-les tous ! Je suis ton talent \u2013 fais-en aussi mauvais usage que de toi-m\u00eame ! Je suis ton d\u00e9sir de jouissance \u2013 seuls vivent les gourmets ! Je suis ta solitude \u2013 m\u00e9prise les hommes ! Je suis ton aspiration \u00e0 la mort \u2013 alors tranche !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le fil du rasoir est bien \u00e9troit. Je vois ma vie menac\u00e9e par deux p\u00e9rils : par les bouches avides de la gourmandise, de l\u2019autre par l\u2019amertume de l\u2019avarice qui se nourrit d\u2019elle-m\u00eame. Mais je tiens \u00e0 refuser de choisir entre l\u2019orgie et l\u2019asc\u00e8se, m\u00eame si je dois pour cela subir le supplice du gril de mes d\u00e9sirs. Pour moi, il ne suffit pas de savoir que, puisque nous ne sommes pas libres de nos actes, tout est excusable. Ce que je cherche, ce n\u2019est pas une excuse \u00e0 ma vie mais exactement le contraire d\u2019une excuse : le pardon. L\u2019id\u00e9e me vient finalement que toute consolation ne prenant pas en compte ma libert\u00e9 est trompeuse, qu\u2019elle n\u2019est que l\u2019image r\u00e9fl\u00e9chie de mon d\u00e9sespoir. En effet, lorsque mon d\u00e9sespoir me dit : Perds confiance, car chaque jour n\u2019est qu\u2019une tr\u00eave entre deux nuits, la fausse consolation me crie : Esp\u00e8re, car chaque nuit n\u2019est qu\u2019une tr\u00eave entre deux jours.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais l\u2019humanit\u00e9 n\u2019a que faire d\u2019une consolation en forme de mot d\u2019esprit : elle a besoin d\u2019une consolation qui illumine. Et celui qui souhaite devenir mauvais, c\u2019est-\u00e0-dire devenir un homme qui agisse comme si toutes les actions \u00e9taient d\u00e9fendables, doit au moins avoir la bont\u00e9 de le remarquer lorsqu\u2019il y parvient.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Personne ne peut \u00e9num\u00e9rer tous les cas o\u00f9 la consolation est une n\u00e9cessit\u00e9. Personne ne sait quand tombera le cr\u00e9puscule et la vie n\u2019est pas un probl\u00e8me qui puisse \u00eatre r\u00e9solu en divisant la lumi\u00e8re par l\u2019obscurit\u00e9 et les jours par les nuits, c\u2019est un voyage impr\u00e9visible entre des lieux qui n\u2019existent pas. Je peux, par exemple, marcher sur le rivage et ressentir tout \u00e0 coup le d\u00e9fi effroyable que l\u2019\u00e9ternit\u00e9 lance \u00e0 mon existence dans le mouvement perp\u00e9tuel de la mer et dans la fuite perp\u00e9tuelle du vent. Que devient alors le temps, si ce n\u2019est une consolation pour le fait que rien de ce qui est humain ne dure \u2013 et quelle mis\u00e9rable consolation, qui n\u2019enrichit que les Suisses !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je peux rester assis devant un feu dans la pi\u00e8ce la moins expos\u00e9e de toutes au danger et sentir soudain la mort me cerner. Elle se trouve dans le feu, dans tous les objets pointus qui m\u2019entourent, dans le poids du toit et dans la masse des murs, elle se trouve dans l\u2019eau, dans la neige, dans la chaleur et dans mon sang. Que devient alors le sentiment humain de s\u00e9curit\u00e9 si ce n\u2019est une consolation pour le fait que la mort est ce qu\u2019il y a de plus proche de la vie \u2013 et quelle mis\u00e9rable consolation, qui ne fait que nous rappeler ce qu\u2019elle veut nous faire oublier !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je peux remplir toutes mes pages blanches avec les plus belles combinaisons de mots que puisse imaginer mon cerveau. Etant donn\u00e9 que je cherche \u00e0 m\u2019assurer que ma vie n\u2019est pas absurde et que je ne suis pas seul sur la terre, je rassemble tous ces mots en un livre et je l\u2019offre au monde. En retour, celui-ci me donne la richesse, la gloire et le silence. Mais que puis-je bien faire de cet argent et quel plaisir puis-je prendre \u00e0 contribuer au progr\u00e8s de la litt\u00e9rature \u2013 je ne d\u00e9sire que ce que je n\u2019aurai pas : confirmation de ce que mes mots ont touch\u00e9 le c\u0153ur du monde. Que devient alors mon talent si ce n\u2019est une consolation pour le fait que je suis seul \u2013 mais quelle \u00e9pouvantable consolation, qui me fait simplement ressentir ma solitude cinq fois plus fort !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je peux voir la libert\u00e9 incarn\u00e9e dans un animal qui traverse rapidement une clairi\u00e8re et entendre une voix qui chuchote : Vis simplement, prends ce que tu d\u00e9sires et n\u2019aie pas peur des lois ! Mais qu\u2019est-ce que ce bon conseil si ce n\u2019est une consolation pour le fait que la libert\u00e9 n\u2019existe pas \u2013 et quelle impitoyable consolation pour celui qui s\u2019avise que l\u2019\u00eatre humain doit mettre des millions d\u2019ann\u00e9es \u00e0 devenir un l\u00e9zard !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour finir, je peux m\u2019apercevoir que cette terre est une fosse commune dans laquelle le roi Salomon, Oph\u00e9lie et Himmler reposent c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. Je peux en conclure que le bourreau et la malheureuse jouissent de la m\u00eame mort que le sage, et que la mort peut nous faire l\u2019effet d\u2019une consolation pour une vie manqu\u00e9e. Mais quelle atroce consolation pour celui qui voudrait voir dans la vie une consolation pour la mort !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je ne poss\u00e8de pas de philosophie dans laquelle je puisse me mouvoir comme le poisson dans l\u2019eau ou l\u2019oiseau dans le ciel. Tout ce que je poss\u00e8de est un duel, et ce duel se livre \u00e0 chaque minute de ma vie entre les fausses consolations, qui ne font qu\u2019accro\u00eetre mon impuissance et rendre plus profond mon d\u00e9sespoir, et les vraies, qui me m\u00e8nent vers une lib\u00e9ration temporaire. Je devrais peut-\u00eatre dire : la vraie car, \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, il n\u2019existe pour moi qu\u2019une seule consolation qui soit r\u00e9elle, celle qui me dit que je suis un homme libre, un individu inviolable, un \u00eatre souverain \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ses limites.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais la libert\u00e9 commence par l\u2019esclavage et la souverainet\u00e9 par la d\u00e9pendance. Le signe le plus certain de ma servitude est ma peur de vivre. Le signe d\u00e9finitif de ma libert\u00e9 est le fait que ma peur laisse la place \u00e0 la joie tranquille de l\u2019ind\u00e9pendance. On dirait que j\u2019ai besoin de la d\u00e9pendance pour pouvoir finalement conna\u00eetre la consolation d\u2019\u00eatre un homme libre, et c\u2019est certainement vrai. A la lumi\u00e8re de mes actes, je m\u2019aper\u00e7ois que toute ma vie semble n\u2019avoir eu pour but que de faire mon propre malheur. Ce qui devrait m\u2019apporter la libert\u00e9 m\u2019apporte l\u2019esclavage et les pierres en guise de pain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les autres hommes ont d\u2019autres ma\u00eetres. En ce qui me concerne, mon talent me rend esclave au point de pas oser l\u2019employer, de peur de l\u2019avoir perdu. De plus, je suis tellement esclave de mon nom que j\u2019ose \u00e0 peine \u00e9crire une ligne, de peur de lui nuire. Et, lorsque la d\u00e9pression arrive finalement, je suis aussi son esclave. Mon plus grand d\u00e9sir est de la retenir, mon plus grand plaisir est de sentir que tout ce que je valais r\u00e9sidait dans ce que je crois avoir perdu : la capacit\u00e9 de cr\u00e9er de la beaut\u00e9 \u00e0 partir de mon d\u00e9sespoir, de mon d\u00e9go\u00fbt et de mes faiblesses. Avec une joie am\u00e8re, je d\u00e9sire voir mes maisons tomber en ruine et me voir moi-m\u00eame enseveli sous la neige de l\u2019oubli. Mais la d\u00e9pression est une poup\u00e9e russe et, dans la derni\u00e8re poup\u00e9e, se trouvent un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand trou. Je finis par devenir l\u2019esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, \u00e0 moins que le chien, ce ne soit moi. Et il me semble comprendre que le suicide est la seule preuve de la libert\u00e9 humaine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais, venant d\u2019une direction que je ne soup\u00e7onne pas encore, voici que s\u2019approche le miracle de la lib\u00e9ration. Cela peut se produire sur le rivage, et la m\u00eame \u00e9ternit\u00e9 qui, tout \u00e0 l\u2019heure, suscitait mon effroi est maintenant le t\u00e9moin de mon accession \u00e0 la libert\u00e9. En quoi consiste donc ce miracle ? Tout simplement dans la d\u00e9couverte soudaine que personne, aucune puissance, aucun \u00eatre humain, n\u2019a le droit d\u2019\u00e9noncer envers moi des exigences telles que mon d\u00e9sir de vivre vienne \u00e0 s\u2019\u00e9tioler. Car si ce d\u00e9sir n\u2019existe pas, qu\u2019est-ce qui peut alors exister ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Puisque je suis au bord de la mer, je peux apprendre de la mer. Personne n\u2019a le droit d\u2019exiger de la mer qu\u2019elle porte tous les bateaux, ou du vent qu\u2019il gonfle perp\u00e9tuellement toutes les voiles. De m\u00eame, personne n\u2019a le droit d\u2019exiger de moi que ma vie consiste \u00e0 \u00eatre prisonnier de certaines fonctions. Pour moi, ce n\u2019est pas le devoir avant tout mais : la vie avant tout. Tout comme les autres hommes, je dois avoir droit \u00e0 des moments o\u00f9 je puisse faire un pas de c\u00f4t\u00e9 et sentir que je ne suis pas seulement une partie de cette masse que l\u2019on appelle la population du globe, mais aussi une unit\u00e9 autonome.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce n\u2019est qu\u2019en un tel instant que je peux \u00eatre libre vis-\u00e0-vis de tous les faits de la vie qui, auparavant, ont caus\u00e9 mon d\u00e9sespoir. Je peux reconna\u00eetre que la mer et le vent ne manqueront pas de me survivre et que l\u2019\u00e9ternit\u00e9 se soucie peu de moi. Mais qui me demande de me soucier de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 ? Ma vie n\u2019est courte que si je la place sur le billot du temps. Les possibilit\u00e9s de ma vie ne sont limit\u00e9es que si je compte le nombre de mots ou le nombre de livres auxquels j\u2019aurai le temps de donner le jour avant de mourir. Mais qui me demande de compter ? Le temps n\u2019est pas l\u2019\u00e9talon qui convient \u00e0 la vie. Au fond, le temps est un instrument de mesure sans valeur car il n\u2019atteint que les ouvrages avanc\u00e9s de ma vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais tout ce qui m\u2019arrive d\u2019important et tout ce qui donne \u00e0 ma vie son merveilleux contenu : la rencontre avec un \u00eatre aim\u00e9, une caresse sur la peau, une aide au moment critique, le spectacle du clair de lune, une promenade en mer \u00e0 la voile, la joie que l\u2019on donne \u00e0 un enfant, le frisson devant la beaut\u00e9, tout cela se d\u00e9roule totalement en dehors du temps. Car peu importe que je rencontre la beaut\u00e9 l\u2019espace d\u2019une seconde ou l\u2019espace de cent ans. Non seulement la f\u00e9licit\u00e9 se situe en marge du temps mais elle nie toute relation entre celui-ci et la vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je soul\u00e8ve donc de mes \u00e9paules le fardeau du temps et, par la m\u00eame occasion, celui des performances que l\u2019on exige de moi. Ma vie n\u2019est pas quelque chose que l\u2019on doive mesurer. Ni le saut du cabri ni le lever du soleil ne sont des performances. Une vie humaine n\u2019est pas non plus une performance, mais quelque chose qui grandit et cherche \u00e0 atteindre la perfection. Et ce qui est parfait n\u2019accomplit pas de performance : ce qui est parfait \u0153uvre en \u00e9tat de repos. Il est absurde de pr\u00e9tendre que la mer soit faite pour porter des armadas et des dauphins. Certes, elle le fait \u2013 mais en conservant sa libert\u00e9. Il est \u00e9galement absurde de pr\u00e9tendre que l\u2019homme soit fait pour autre chose que pour vivre. Certes, il approvisionne des machines et il \u00e9crit des livres, mais il pourrait tout aussi bien faire autre chose. L\u2019important est qu\u2019il fasse ce qu\u2019il fait en toute libert\u00e9 et en pleine conscience de ce que, comme tout autre d\u00e9tail de la cr\u00e9ation, il est une fin en soi. Il repose en lui-m\u00eame comme une pierre sur le sable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je peux m\u00eame m\u2019affranchir du pouvoir de la mort. Il est vrai que je ne peux me lib\u00e9rer de l\u2019id\u00e9e que la mort marche sur mes talons et encore moins nier sa r\u00e9alit\u00e9. Mais je peux r\u00e9duire \u00e0 n\u00e9ant la menace qu\u2019elle constitue en me dispensant d\u2019accrocher ma vie \u00e0 des points d\u2019appui aussi pr\u00e9caires que le temps et la gloire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par contre, il n\u2019est pas en mon pouvoir de rester perp\u00e9tuellement tourn\u00e9 vers la mer et de comparer sa libert\u00e9 avec la mienne. Le moment arrivera o\u00f9 je devrai me retourner vers la terre et faire face aux organisateurs de l\u2019oppression dont je suis victime. Ce que je serai alors contraint de reconna\u00eetre, c\u2019est que l\u2019homme a donn\u00e9 \u00e0 sa vie des formes qui, au moins en apparence, sont plus fortes que lui. M\u00eame avec ma libert\u00e9 toute r\u00e9cente je ne puis les briser, je ne puis que soupirer sous leur poids. Par contre, parmi les exigences qui p\u00e8sent sur l\u2019homme, je peux voir lesquelles sont absurdes et lesquelles sont in\u00e9luctables. Selon moi, une sorte de libert\u00e9 est perdue pour toujours ou pour longtemps. C\u2019est la libert\u00e9 qui vient de la capacit\u00e9 de poss\u00e9der son propre \u00e9l\u00e9ment. Le poisson poss\u00e8de le sien, de m\u00eame que l\u2019oiseau et que l\u2019animal terrestre. Thoreau avait encore la for\u00eat de Walden \u2013 mais o\u00f9 est maintenant la for\u00eat o\u00f9 l\u2019\u00eatre humain puisse prouver qu\u2019il est possible de vivre en libert\u00e9 en dehors des formes fig\u00e9es de la soci\u00e9t\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis oblig\u00e9 de r\u00e9pondre : nulle part. Si je veux vivre libre, il faut pour l\u2019instant que je le fasse \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ces formes. Le monde est donc plus fort que moi. A son pouvoir je n\u2019ai rien \u00e0 opposer que moi-m\u00eame \u2013 mais, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, c\u2019est consid\u00e9rable. Car, tant que je ne me laisse pas \u00e9craser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je puis opposer la force de mes mots \u00e0 celle du monde, car celui qui construit des prisons s\u2019exprime moins bien que celui qui b\u00e2tit la libert\u00e9. Mais ma puissance ne conna\u00eetra plus de bornes le jour o\u00f9 je n\u2019aurai plus que le silence pour d\u00e9fendre mon inviolabilit\u00e9, car aucune hache ne peut avoir de prise sur le silence vivant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Telle est ma seule consolation. Je sais que les rechutes dans le d\u00e9sespoir seront nombreuses et profondes, mais le souvenir du miracle de la lib\u00e9ration me porte comme une aile vers un but qui me donne le vertige : une consolation qui soit plus qu\u2019une consolation et plus grande qu\u2019une philosophie, c\u2019est-\u00e0-dire une raison de vivre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;est pas ce qu&rsquo;il y a de plus joyeux, mais faut-il l&rsquo;\u00eatre&#8230; tout le temps.J&rsquo;ai trouv\u00e9 \u00e7a sur une liste de discussion qui se<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3696,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"cybocfi_hide_featured_image":"","footnotes":""},"categories":[92],"tags":[],"class_list":["post-3692","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-equilibres"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/feuilles.net\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3692","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/feuilles.net\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/feuilles.net\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/feuilles.net\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/feuilles.net\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3692"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/feuilles.net\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3692\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3694,"href":"https:\/\/feuilles.net\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3692\/revisions\/3694"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/feuilles.net\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3696"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/feuilles.net\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3692"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/feuilles.net\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3692"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/feuilles.net\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3692"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}