Pablo Servigne… et alors?

Je mets ici, deux choses.
1)Une vidéo pédagogique un peu comme un rappel..(2018)
2)Un texte de Nicolas Casaux (que je ne connais pas) qui le démonte pièce par pièce.(Oui c’est long..)

LE RÉSEAU DES TEMPÊTES ou KROPOTKINE AU MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR

Pablo Servigne, chercheur devenu collapsologue et, selon sa propre formule, « auteur et artisan de concepts », a publié l’an dernier, aux éditions Les Liens qui Libèrent (la honte pour eux), un énième bouquin dans lequel il poursuit son œuvre de dépolitisation de l’écologie, intitulé Le Réseau des tempêtes – Manifeste pour une entraide populaire. Après la collapsologie et la collapsosophie, voici donc le « supervivalisme ». C’est comme le survivalisme, mais sans les bunkers ou les fusils, remplacés par les voisins, les cercles de parole et les fêtes de quartier.

Servigne s’appuie sur une idée qui possède sans doute une part de vérité. Il rappelle, dans la veine de la sociologie des catastrophes, que les désastres sociaux et/ou écologiques ne changent pas nécessairement leurs victimes en hordes de pillards, qu’ils peuvent au contraire susciter quantité de conduites d’entraide, et qu’un tissu social solide peut sauver des vies. Servigne a raison de rappeler ça, contre toute l’anthropologie hobbesienne qui considère que « l’homme est un loup pour l’homme », etc.

Le problème, c’est tout le reste. Derrière le mot « tempête », Servigne range aussi bien un cyclone ou une maladie qu’un attentat, Fukushima ou la montée du fascisme. C’est commode, surtout pour la classe dominante. Une tempête n’a ni propriétaires, ni actionnaires, ni dirigeants politiques. Elle arrive. Elle est naturelle. Le projet de Servigne n’est donc pas de nous aider à savoir qui produit les catastrophes, qui en tire profit et comment y mettre un terme, mais à concevoir des moyens pour que les populations apprennent à les supporter.

Servigne frôle pourtant la question. Il rappelle que Marx, puis l’École de Francfort, voyaient dans le capitalisme une force de destruction du lien social. Il se demande ensuite : « Mais la cause de tout cela n’est-elle pas plus large que l’unique capitalisme ? » Question légitime, et on pouvait espérer quelques mots sur le salariat, la dépossession, le machinisme ou l’industrialisme. Mais non. Servigne incrimine deux « traits de caractère » de notre civilisation, qu’il définit ainsi : « une société de compétition, où l’on croit que la nature est une arène impitoyable », « où l’on croit qu’en cas de catastrophe, les sinistrés sont de vils pilleurs » ; puis « une société de hiérarchie pyramidale, où l’on croit que la majorité des êtres humains sont amorphes et irresponsables », « où l’on croit qu’en cas de catastrophe, les sinistrés sont soit paniqués, soit passifs ». Le problème, ce sont donc des croyances, comme l’indique la quadruple répétition de « où l’on croit ». La cause de la catastrophe, de la désagrégation sociale, ce ne sont donc ni le capitalisme, ni l’industrialisme, ni aucun système concret d’organisation de la société, ce sont des croyances erronées. Une « double mythologie ». D’où l’objectif consistant à « inverser l’imaginaire », « changer d’imaginaire » ou encore à accomplir « un grand renversement d’imaginaire ». Le réseau des idéalistes.

Même prestidigitation lorsqu’il observe qu’une société d’individus atomisés est « parfaite pour contrôler des masses amorphes ! », avant de préciser : « Nul besoin d’invoquer le complotisme ». Oui, nul besoin de complotisme. Mais après avoir parlé de masses contrôlées, il aurait été intéressant de se demander qui les contrôle, par quels moyens et dans quels intérêts. Mais non, aucune analyse du pouvoir et des intérêts de classe conflictuels chez Servigne.

Exemple. Servigne cite une enquête de l’Apur (Atelier parisien d’urbanisme) menée auprès de 2 500 habitants du Grand Paris : parmi les habitants installés depuis moins de deux ans, seuls 31 % ont un proche parmi leurs voisins ; après vingt ans, ils sont 68 %. La conclusion paraît évidente : l’enracinement prend du temps. Une société fondée sur la mobilité professionnelle, la précarité résidentielle et la spéculation immobilière sabote donc mécaniquement les relations de voisinage. Conclusion de Servigne ? Il faut favoriser « la convivialité et les rituels d’accueil ». Le capitalisme industriel vous déracine en permanence ? Organisez des apéros, ça ira mieux.

Illich, que Servigne cite au passage, appelait « convivialité » la reconquête d’outils maîtrisables et de conditions d’existence autonomes. Chez Servigne, la convivialité désigne des apéros, des rituels d’accueil et des techniques d’animation de quartier. Grandiose.

Et puis la résilience. Évidemment. Servigne prévient lui-même qu’elle peut servir à « mettre la responsabilité sur les individus sans s’attaquer aux causes structurelles de la vulnérabilité ». Excellente objection. Il la dépose en note de bas de page et poursuit exactement le programme qu’elle condamne. Le Réseau des tempêtes débouche explicitement sur l’idée d’une collaboration avec les institutions. « L’intention n’est pas de s’organiser contre les institutions étatiques de gestion de crise, mais en amont d’elles, puis avec elles. » Plus loin : « Ce qu’il nous faut, c’est une articulation souple et fonctionnelle entre institutions et réseaux citoyens. »

Le livre s’appuie d’ailleurs sur un programme que Servigne codirige avec le Groupe URD — un think tank « spécialisé dans l’analyse des pratiques et le développement de politiques pour l’action humanitaire et la gestion des fragilités », qui compte parmi ses soutiens « de longue date et de façon presque permanente » le ministère français des Affaires étrangères, l’Agence française de développement, la région Auvergne-Rhône-Alpes, la Commission européenne, et qui collabore avec diverses « agences onusiennes et multilatérales ». En 2019, le Groupe URD a par exemple réalisé, sur commande de la Banque mondiale et avec le financement d’un fonds qu’elle administre, une étude sur le Hodh el Chargui, une région de Mauritanie. Il s’agissait d’évaluer l’impact socio-économique de la présence de 58 000 réfugiés maliens et de formuler des « pistes d’investissements urbains structurants », en vue d’une « croissance inclusive », en appui à un projet de la Banque alors en préparation. Le rapport a été soumis à l’équipe de la Banque mondiale « pour avis et commentaires avant d’être amendé et finalisé ». Voilà le milieu professionnel dans lequel s’élabore le supervivalisme. Le livre Le Réseau des tempêtes indique que le projet dont il procède est mené avec le Groupe URD « avec le soutien de la France et de l’AFD ».

Et à quoi doit servir ce « réseau des tempêtes » ? À faire de l’entraide « une culture populaire et une stratégie de sécurité civile », afin de « mieux articuler les initiatives citoyennes avec les secours institutionnels », lesquels « auront de plus en plus besoin de relai dans la population ». Le projet URD doit, lui, permettre de « mieux intégrer la participation citoyenne dans les dispositifs de préparation et de réponse aux crises » et de « soulager les secours professionnels ». À la fin du livre, Servigne dresse la liste des organismes qui « commencent à s’emparer sérieusement du sujet, et c’est enthousiasmant » : les humanitaires du Groupe URD, l’AFPCNT, le Crisis-Lab de Sciences Po Paris, le Risk Institute à Grenoble, la ville de Grenoble, la Croix-Rouge, Makesense, le ministère de l’Intérieur. Voilà l’écosystème dont il se réjouit et qu’il entend « rassembler ». Un livre qui convoque Kropotkine, Bookchin, Clastres et Graeber, et dont le débouché institutionnel est la place Beauvau.

Servigne rappelle bien, dans un chapitre, que l’entraide peut avoir un caractère éminemment subversif. Il mentionne les caisses de grève du mouvement ouvrier, la Commune de Paris, la Catalogne de 1936 autogérant les soins et les transports « en dehors de l’État et du marché », Kropotkine, Bookchin, le Rojava, le Chiapas. Sauf que ce chapitre contredit frontalement tout le reste de son livre. On ne peut pas à la fois célébrer la CNT organisant la vie sociale hors de l’État et prôner une « articulation souple et fonctionnelle » avec les institutions étatiques de gestion de crise. Dans ce chapitre, l’entraide sert à arracher aux dominants ce qu’ils ne céderont jamais. Dans le reste du bouquin, elle doit s’intégrer à la domination.

Les expériences qu’il cite ont d’ailleurs presque toutes échoué, et Servigne n’en tire strictement rien. Pas une ligne sur ce que leur écrasement nous apprend du pouvoir, de ses moyens, de qui le détient et de ce qu’il défend. « Au fil de l’histoire, et malheureusement des victoires réactionnaires », écrit-il, « presque toutes ces formes organiques et inventives d’entraide ont été invisibilisées ou remplacées par des institutions hiérarchiques verticales et compétitives ». Des victoires sans vainqueurs, une défaite sans adversaire. On nage dans le flou, dans l’abstrait. On n’apprend donc rien de ce que ces épisodes révèlent du fonctionnement réel de la société industrielle capitaliste. C’est pourtant là que se trouvait l’enseignement. La Commune, la CNT et les Gilets jaunes n’ont pas été « invisibilisés », ils ont été violemment réprimés, parce qu’ils menaçaient des intérêts aisément identifiables. Un livre qui prétend nous préparer aux « tempêtes » et qui refuse d’apprendre des seules expériences où des gens se sont réellement heurtés à un rapport de forces ne prépare à rien.

Servigne poursuit ainsi son travail de sape de l’héritage anarchiste dont il se réclame. Chez Kropotkine, l’entraide constituait une puissance sociale autonome, historiquement combattue et absorbée par l’État. Chez Bookchin, que Servigne invoque aussi, l’organisation locale devait construire un pouvoir opposé aux institutions centrales. Servigne conserve leur vocabulaire, leur prestige et leurs promesses d’émancipation, mais en renverse la destination : les réseaux populaires deviennent auxiliaires d’institutions qu’il n’est plus question d’abolir, mais de rendre plus robustes.

Servigne propose une véritable collaboration de classe visant à adapter la société aux catastrophes provoquées par la classe dominante et par un système qu’il n’appelle jamais à démanteler. Face à la « tempête », exploiteurs et exploité∙es, gouvernants et gouverné∙es sont invité∙es à retrousser ensemble leurs manches et à « faire réseau ». C’est bien connu, on est toutes et tous dans le même bateau. Une grande famille de singes qui évoluent sur une planète bleue qui flotte dans l’univers.

(Au passage, coucou Nicolas Framont, on aimerait savoir si t’es fier que ce bouquin soit publié par la maison d’édition partenaire de ton magazine, pour laquelle tu gères une collec ?)

Intégrer l’entraide à la domination, donc. Voilà le projet. Servigne distingue les liens horizontaux, qui « n’impliquent pas de relation de pouvoir, de subordination ou de domination », des « liens verticaux » reliant les citoyens aux institutions. Il reconnaît que ceux-ci impliquent « des relations de pouvoir, et donc parfois de subordination et de domination ». Mais qu’en conclut-il ? Qu’il faut s’en débarrasser ? Pas du tout. Il invente au contraire de désirables « liens verticaux denses », une « verticalité incarnée », faite de relations chaleureuses avec élus, agents publics ou autorités. Il écrit pourtant aussi que « la verticalité empêche structurellement d’exprimer son authenticité ». Elle empêche donc structurellement l’authenticité, mais il faudra tout de même apprendre à la supporter, et même à l’aimer. C’est important, et même crucial, parce qu’« un manque de liens verticaux empêche la planification ». Ainsi, « les deux types de liens – horizontaux et verticaux – sont complémentaires et essentiels à la résilience d’une communauté ». Un peu de domination et de subordination, c’est essentiel. Servigne prône ainsi une « confiance réciproque avec les autorités locales » et même une « confiance (réciproque) envers le “système” ».

Servigne reconnaît, le temps d’un paragraphe, que les femmes ont été « les piliers invisibles de l’entraide ». Reléguées à la sphère domestique, elles y ont développé des « savoir-faire de soin, d’organisation, de transmission » et ont « maintenu en vie des communautés entières, souvent en temps de crise, posant les bases matérielles et affectives des luttes ». Le constat est juste. Sauf qu’il n’en tire, là encore, aucune conséquence. Car que propose-t-il ensuite ? De densifier les liens, d’organiser des fêtes de voisin∙es, des cercles de parole, des repas partagés, des pots de bienvenue, d’aller « vérifier si le voisin allait bien », de garder les enfants des autres, d’apporter les courses aux personnes âgées, de cuisiner pour un malade, d’accueillir les nouveaux arrivant∙es, d’animer des groupes. C’est-à-dire précisément ce travail de soin gratuit, chronophage et invisible dont il vient de rappeler qu’il est historiquement assigné aux femmes. À aucun moment il ne se demande qui, concrètement, dispose du temps et de l’énergie pour l’accomplir, ni comment ce temps serait arraché au travail salarié. La question ne se pose pas parce qu’elle supposerait d’examiner la division sexuée du travail et les conditions matérielles d’existence, ce que le livre ne fait jamais. Autrement dit, au moment où l’État se retire de ses fonctions de protection, où les secours publics sont « de plus en plus dépassés », comme il le note lui-même, et avec le financement d’un bailleur de l’aide publique au développement, Servigne propose de reporter la charge sur des solidarités de proximité non rémunérées. Les Britanniques ont connu ça sous le nom de « Big Society ». David Cameron démantelait les services publics en célébrant l’engagement bénévole des communautés locales. Servigne n’a sans doute pas les intentions de Cameron, mais le dispositif est le même. Et la facture, comme toujours, sera réglée en heures de travail féminin non payées.

« L’humain prime sur le matériel ». C’est le troisième des quatre principes fondateurs du « supervivalisme ». Servigne l’assume : « Dans l’urgence, le matériel est important, mais reste secondaire par rapport au collectif. La préparation commence donc par le lien social, pas le matériel. » Et sa conclusion : « Avec le matériel sans social, on s’éteint. Avec le social sans matériel, on se débrouille. » Servigne concède certes, juste avant, que l’eau, la nourriture et l’abri sont « absolument nécessaires ». Avant d’expliquer que tout ça reste « secondaire ». Nécessaire mais secondaire. Pourtant, avec beaucoup d’ami∙es et pas d’eau, on crève. On crève en excellente compagnie, mais on crève quand même.

De manière générale, Servigne s’emmêle les pinceaux à vouloir dissocier et hiérarchiser des choses indissociables. Les liens sociaux ne flottent pas au-dessus des conditions matérielles d’existence, ils en procèdent et les organisent en même temps. Ce qui tenait ensemble une communauté paysanne, ce n’était pas la convivialité, c’était un terroir, un cours d’eau, des troupeaux, des communaux, des travaux qu’on ne pouvait accomplir seul∙e et des règles élaborées en commun. Le lien était le mode d’existence d’une dépendance matérielle commune. C’est un seul et même problème. Et c’est précisément pour ça que la dépossession matérielle a produit la dissolution sociale. En nous arrachant les moyens de subvenir collectivement à nos besoins, en détruisant les conditions de l’autonomie, en substituant à chaque savoir-faire et chaque ressource commune une marchandise et un service, la société industrielle a supprimé ce qui nous liait les un∙es aux autres. Nous ne dépendons plus de nos voisin∙es, nous dépendons d’un appareil technique que personne ne contrôle et qui détruit le monde. Mais c’est pas grave. L’important, c’est de faire davantage d’apéros pour pallier la solitude.

BREF, Le Réseau des tempêtes n’est pas un manifeste pour supprimer les causes du désastre. C’est un manuel pour apprendre à vivre avec leurs conséquences. L’État sera débordé ? Les habitants prendront le relais. Les secours manqueront ? La communauté suppléera. Le système industriel multipliera les catastrophes ? Nous améliorerons notre « voisinauté ».

Comme si les antagonismes de classe n’étaient, au fond, qu’un problème de mauvaise volonté, de confiance mal placée ou de communication défaillante entre dominants et dominé∙es. Pour que tout aille mieux, il suffirait de recréer du lien, de mieux se parler et d’apprendre à coopérer avec les institutions qui organisent la domination ! Lesquelles pourraient aussi changer et devenir meilleures ! Un bon État est possible ! Un État gentil, bienveillant et inclusif. Avec une bureaucratie douce et une technocratie sympa. Le conflit social se trouve ainsi dissous dans une sorte de thérapie relationnelle à l’échelle de la société. Servigne appelle ça le supervivalisme. Il s’agit en fait de l’enrôlement des solidarités populaires dans la gestion institutionnelle d’un désastre dont on renonce à comprendre et combattre les causes. Servigne propose en fin de compte de réconcilier dominé∙es et dominants dans la joie et la bonne humeur, au service de la perpétuation du système qui produit les désastres auxquels il s’agit de nous préparer. Et vive la résilience.

Nicolas Casaux

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